L’obscurité absolue l’enveloppait comme un manteau. Tout était prêt, la voiture chargée en explosifs. Il monta, démarra, puis accéléra rapidement. A mesure que son allure augmenta, il pouvait voir les immeubles devenir de plus en plus flous. Un grand bâtiment se rapprochait de lui. Il plaça un parpaing contre la pédale de l’accélérateur, ouvrit la portière et sauta avant que la voiture ne traverse la barrière. Son corps roula comme un sac de sable lancé à grande vitesse contre le bitume. Mais son équipement lui évita les blessures même si le choc était douloureux. La voiture continua son trajet jusqu’à atteindre une grande porte de cuivre oxydée qu’elle fracassa. Il se mit à l’abri derrière un muret de béton, une explosion à l’intérieur de l’immeuble fit pleuvoir des gravats autour de lui. Se relevant brusquement, il surprit un groupe de gendarmes qui gardaient l’entrée, soufflés par l’explosion, il les ignora et continua sa course vers la porte défoncée. A l’intérieur, l’étage supérieur s’était effondré. Il fit un bond massif pour atteindre un corridor au-dessus, par delà les gravats. Un escalier s’enroulait autour d’une vaste cour. Plusieurs hommes couraient pour voir l’origine de la déflagration. Malgré l’effet de surprise, il se dirigea vers sa cible sans faire d’écart. Une antichambre se trouvait au bout d’un corridor, au-delà se trouvait un officier d’état major. Son rôle était d’administrer le secteur. Mais sa véritable valeur venait de sa relation avec un personnage bien plus important. L’antichambre était gardée par des gendarmes probablement sur le qui vive. Il plaça alors un petit pain d’explosif contre la porte puis la détonna à l'abri. A l’intérieur, trois gendarmes furent renversés par l’explosion. Il les ignora. Les quartiers personnels étaient juste au-delà. Il ne prit aucun risque et jeta une grenade aveuglante à l’intérieur de la pièce, puis se rua dedans. L’homme était seul, recroquevillé et tremblant fortement. Il l'assomma d’un coup du plat de sa hache et le mit sur son épaule. Il sauta de la fenêtre pour atterrir en contrebas de l’immeuble. Contre le mur se tenait une moto où il plaça le corps inerte en transversal puis enfourcha la machine. Il démarra et parti en trombe.
Alors qu’elle descendait les étages et traversait la grande bibliothèque de bout en bout, les regards des curieux se faisaient discrets mais pesant. Elle se sentait rougir comme une pivoine. Deux gendarmes avec leurs exo armures la flanquaient. Ils l’accompagnèrent jusqu’au parking où une voiture les attendait. Elle embarqua à l’arrière du véhicule, il n’y avait pas d’autres passagers. Les deux hommes montèrent à l’avant. Le trajet fut pris en silence. Leda observa les immeubles défilés avec beaucoup d’appréhension. Elle regarda les passants et les envia, car ils avaient une liberté qu’elle n'avait plus. Un ciel gris qui annonçait de nouvelles chutes de neige contrastait avec l’obscurité à l’intérieur de la voiture blindée. Celle-ci s’engouffra dans un tunnel et ces cieux si mélancoliques lui manquèrent déjà. L’engin se gara dans un vaste parking sous terrain. Les deux policiers sortirent de concert, la menottèrent et la guidèrent à travers ce vaste espace de vide faiblement éclairé. Un ascenseur les amena à un étage plus élevé. Elle put voir à nouveau le ciel alors qu’ils montèrent rapidement la tour de cristal. La ville s’étendait par delà l’horizon, aussi loin que le regard portait. Vers l’intérieur du gratte ciel se trouvait des courts et jardins d’intérieurs, un nombre impressionnant de bureaux, mais très peu de personnes pour les peupler. Ils arrivèrent à leur destination. Les deux gendarmes l’attachèrent contre un meuble et allèrent converser avec le réceptionniste. Après plusieurs minutes, ils la détachèrent, ses poignets endoloris les remerciaient du soulagement. Un homme d’âge mûr l’accueilli avec courtoisie. Il lui fit signe de le suivre. Un bruit de déflagration soudain vint la surprendre. Elle se boucha les oreilles face à la cacophonie de multiples explosions. Malgré cela elle se mit à trembler d’effroi et de surprise. Le sol vibrait fortement, chaque secousse plus intense que la précédente. L’homme chercha à la tirer vers lui mais elle résista. Celui-ci lâcha et elle se renversa contre le sol. Quand elle s’avisa de regarder ses alentours, la personne qui l’accompagnait était figé par terre, le regard inerte, un trou ensanglanté au niveau de la poitrine. Elle prit son badge pour ouvrir la porte et s’enfuir par où elle était venue. Une fois arrivée à la réception, elle se figea. Les deux gendarmes gisaient sur le sol, un orifice béant à la place de la tête. Le tapis couleur crème avait tourné écarlate vif. Une personne se dressait entre elle et l’ascenseur. Celle-ci ne l’avait pas encore remarqué, elle était recroquevillée, concentrée à manipuler un appareil qu’elle ne reconnut pas. Puis elle se retourna pour face à Leda. C'était un homme portant un masque étrange. Il brandit son arme vers elle, elle ferma les yeux. Elle pouvait sentir son doigt glisser contre la gâchette. Mais rien ne vint. Lorsqu’elle rouvrit les yeux, l’homme jeta le sac qu’il manipulait précédemment dans l’espace où aurait dû se trouver l’ascenseur. Il se mit à compter à haute voix : « Dix mètres… Vingt mètres… Trente mètres… Il appuya sur un interrupteur et une conflagration assourdissante vint briser toutes les vitres. La tour se mit à pencher fortement d’un côté, puis à tanguer vers l’autre. L’homme accéléra le pas dans sa direction. La prit par-dessus son épaule et se mit à courir dans la direction opposée. Un pan du gratte ciel s’éventra pour laisser place aux gravats et aux vides en contrebas. Il fit un bond démesuré pour l’enjamber avant que le toit ne s’effondre derrière eux. Ils se trouvaient à présent en suspension dans les airs. Évitant les piliers d’acier qui se tordaient sous la force de leurs propres poids, l’homme masqué sauta d’un pan d’immeuble à l’autre alors que toute la structure s'effondrait sous eux. Il finit par se jeter dans le gouffre béant du vide. Le courant d’air sifflait dans ses oreilles à mesure que leur chute s’accélérait. Le bâtiment s’effondra dans un bruit assourdissant sous eux. L’homme ouvrit son parachute et une force vint la tirer vers le haut, comme si la gravité était un élastique géant qui après avoir été étiré à son maximum reprenait sa longueur initiale. Leda commença à parler :
« Je ne suis pas sûr si je dois vous remercier ou vous maudire, quelle est votre nom ?
- Je n’en ai pas. » Répondit l’homme d’un ton abrupt.
Il navigua entre les buildings jusqu’à atteindre le sol. Il la laissa choir, puis se détacha de son équipement pour prendre la fuite. Elle se mit à le suivre en l’interpellant :
« Je peux vous suivre ? Après ce qu’il s’est passé je n’ai nulle part où aller. « Il accéléra le pas pour la semer. Elle continua, le souffle coupé :
« Je peux vous aider, je ne suis pas seule, nous sommes un groupe qui luttons contre le gouvernement en place. Je ne vous serais d’aucun fardeau. » L’homme ne répondit pas et continua son chemin vers une bouche d’égout. Il descendit et elle le suivait à la trace. Tout deux furent engloutis par l’obscurité.
Seul le faisceau lumineux indiquait l’existence d’un monde souterrain. Il observa le nom des rues à une intersection du tunnel. Il était proche. “Attendez moi !” fit elle essoufflée. Lorsqu’il arriva enfin, il tira le levier du générateur et la lumière remplissait la pièce comme une massue qui assomme d’un coup soudain et puissant. Après plusieurs minutes à plisser les yeux, il sortit un document de son sac à dos. C’était les possessions qu’on avait retrouvé sur son corps. Il y avait une enveloppe qu’il ouvra avec précaution. A l’intérieur se trouvait une lettre. Il l’ouvrit et la lue:
“A toi qui lis cette lettre, saches que dans ces derniers instants mes pensées sont à tes côtés. Tu a été mon compagnon dans l’infortune de ces temps troublés. Malgré les circonstances, tu as toujours su garder un oeil sur moi, m’apporter la douceur d’être intime sans partager des paroles. Lorsque tu liras ceci, tu seras déjà informé de mon sort. Tu dois me maudire de cette décision que j’ai prise. Néanmoins je veux que tu saches les raisons qui me poussent à mettre un terme à tout ceci.
Lors de notre dernière rencontre je t'ai parlé de ma résistance aux nouveaux antidépresseurs. Même si mon état psychique est un grand facteur, la véritable cause de mes actes est ailleurs. Je ne t'aurais jamais trahi de cette façon autrement. Ta présence est une raison suffisante pour continuer la lutte.
L'opération étoile filante, voici la cause qui me pousse à agir. J'ai découvert la vérité. Tous ces jeunes que nous accompagnons à la tour Montparnasse ne sont pas envoyés en orbite pour coloniser de nouvelles planètes. Leurs esprits sont extraits de leurs corps afin de fournir à l'intelligence artificielle de nos vaisseaux interstellaires des capacités encore non développées par des intelligences synthétiques. Sous le joug de l'IA, ils sont prisonniers dans une coque d'acier errant dans le vide sidéral pour les prochains siècles.
Je suis incapable de continuer à suivre les ordres. Ma conscience est trop lourde pour rester sans rien faire. Tu sais tout aussi bien que moi qu'il n'y a aucun moyen de mettre un frein à tout ceci. Notre relation ne restera pas secrète éternellement également. Si on nous découvre ce sera le peloton d'exécution. L'idée de te causer du tort par mon égoïsme me répugne. Tu as porté mon fardeau émotionnel et affectif trop longtemps. En prenant ainsi ma propre vie je peux réaliser ce que je ne peux faire en continuant de vivre: veiller sur ton bien être à mon tour.
Saches que ton amour m'accompagne et me guide là où je me rends.”
L'homme retira son masque, prit le pistolet sur son côté gauche, désenclencha le cran de sécurité, et vint le placer à l'intérieur de sa bouche. Une détonation résonna contre les murs de la pièce. Du sang coula de sa joue déchirée par l'impact de la balle. “Mais qu'est ce qu'il vous prend ?” fit Leda, le pistolet dans ses mains. La douleur de l'impact le ramena à la clarté d'esprit. La jeune femme l'avait arrêté à temps. “Ne bougez pas.” fit elle. Elle jeta le pistolet au loin, puis appliqua un gel coagulant pour arrêter le saignement. Les larmes coulèrent en silence sur le visage de l'homme.
